Un petit tour d'Allemagne des Digital Humanities - 3

Novembre 2011 : Anne Baillot revient sur cette interview sur son blog Digital Intellectuals !

Interview par Maud Ingarao, d'Anne Baillot, Département de Littérature allemande, Humboldt-Universität zu Berlin.

A la Humboldt Universität, le 22 mars 2011.
Anne Baillot

Bonjour Anne et merci d'avoir accepté cet entretien. Peux-tu pour commencer te présenter et présenter ton activité pour les collègues de France ?
Je pense qu'il faut que je commence par la structure dans laquelle je travaille car ce n'est pas du tout standard pour la France. En Allemagne, il y a beaucoup plus de travail de recherche sur projet qu'en France. J'ai un financement de 5 ans pour tout un groupe de recherche, j'ai recruté deux doctorantes, une post-doctorante, et deux étudiantes vacataires – un statut qui n'existe pas en France - qui sont certes là pour faire le café lors des colloques, mais qui transcrivent  aussi des manuscrits, et que je forme à un certain nombre de choses. Nous sommes une équipe de sept personnes, parfois plus en comptant les stagiaires qui passent de temps en temps. C'est un financement de la DFG, la Deutsche Forschungsgemeinschaft. C'est un programme particulier appelé Emmy Noether, du nom d'une brillante mathématicienne du début du XXème siècle, destiné à pallier un énorme problème en Allemagne : ici il n'y a pas d'équivalent au poste de de Maître de Conférences, de statut universitaire stable et autonome avant le professorat...

Il y les postes d'assistants...

Oui mais ce n'est pas un poste à vie. C'est ça la différence. Il y a un vide institutionnel. Certains peuvent avoir des postes d'assistants pour 3 ans, 6 ans, mais c'est tout. D'où l'idée de motiver les jeunes : c'est un programme d'excellence pour essayer de donner plus de responsabilités aux gens avant qu'ils en soient au stade d'être professeurs. J'ai une liberté de manœuvre relativement rare en Allemagne et très rare dans les sciences humaines, parce que c'est moi qui gère mon budget, c'est moi qui recrute les gens comme je veux, c'est moi qui décide de ce que je fais. Il y a tous les avantages et tous les inconvénients qui vont avec. Je passe un temps hallucinant à compter les virgules quand je fais mes comptes, mais du même coup, je ne suis pas assistante de quelqu'un, je suis complètement autonome, j'ai un projet spécifique au sein du département de littérature allemande de l'Université Humboldt.
Le titre général du projet est : « Les intellectuels Berlinois entre 1800 et 1830 ». L'idée générale est d'aller chercher dans les archives des documents encore inédits qui éclairent la vie intellectuelle à Berlin au début du 19è siècle. Initialement, je travaillais presque exclusivement avec des lettres, des correspondances, parce que la question des réseaux est le point essentiel de la thématique : voir par quels moyens de communication se développaient les relations. C'est une période où il y un très grande activité politique d'abord, parce que c'est une période de guerre, et une très grande activité littéraire, parce que c'est une période où augmente fortement le nombre de publications, que ce soit des livres ou des journaux, et il y a donc de nombreuses querelles qui ne restent pas privées mais sont rendues publiques. Il y a de ce fait des alliances, qui évoluent, etc. Donc les lettres : au départ, j'avais choisi ce médium parce que je m'étais dit que je pourrais analyser beaucoup plus finement que par la presse, les relations intellectuelles entre les gens, voir comment ça évolue, pourquoi à tel moment untel se rapproche de la position d'un autre puis s'en éloigne, quels sont les motifs. Le fond de mon idée, c'est que dans ces querelles intellectuelles, entrent en jeu à la fois des aspects scientifiques et des aspects politiques, assez systématiquement. Et donc, histoire de débrouiller un peu ces deux aspects, qui dans les lettres sont en général plutôt imbriqués, j'en viens petit à petit à analyser d'autres types de documents, par exemple des documents d'archive qui viennent des archives de l'université : tous les documents administratifs, tous les protocoles, par exemple comment s'est passée la soutenance de thèse d'untel, qu'est-ce que Hegel a dit dessus, qu'est-ce que Fichte a dit dessus, pour voir comment concrètement, dans la pratique quotidienne de la politique scientifique, ce genre de polarisation intellectuelle est entrée en jeu (sur les exemples tirés des archives de l'université et ce qu'on peut en faire, voir: http://digitalintellectuals.blogspot.com/2011/11/handschriftliches-und-digitales-von.html). Je prends par exemple aussi des notes de cours, parce qu'il s'avère que les professeurs sont beaucoup plus polémiques dans leurs cours que dans les livres qu'ils publient effectivement. Dans un cours, on prend position sur les débats de l'époque sans craindre que le collègue le prenne mal parce que ça reste dans les murs de la salle de cours, dans une certaine mesure. De temps en temps, j'utilise aussi des manuscrits de livres lorsqu'ils comportent des notes marginales intéressantes, ou un catalogue de bibliothèque qui permet de reconstituer tout l'arrière-plan intellectuel d'un auteur particulier. Voilà donc le genre de manuscrits qu'on édite (sur le contenu de l'édition, voir: http://digitalintellectuals.blogspot.com/2011/10/whats-in-there-for-me.html).

J'ai opté finalement pour une combinaison d'édition papier et d'édition en ligne. Laurent [Romary] me demande toujours pourquoi je fais encore des livres. D'abord je pense que dans ma discipline, c'est nécessaire, pour la visibilité scientifique. (sur ce sujet, voir: http://digitalintellectuals.blogspot.com/2011/11/open-access-schizophrenia.html). D'autre part, je pense que selon les types de documents, il y a des choses qui se prêtent mieux à des édition papier et d'autres qui se prêtent mieux à des éditions en ligne. Il y a beaucoup de correspondances sur lesquelles je travaille qui sont les correspondances de gens pas très connus, qui ne nécessitent absolument pas d'être présentées de manière historico-critique, mais qui en revanche contiennent un tas d'informations très utiles quand on les recroise, et donc dont l'indexation est une aide assez précieuse. Parmi mes doctorantes, l'une ne travaille que sur des éditions en ligne, mais l'autre, la post-doc, et moi, on mélange un peu papier et numérique.

Et ton parcours avant cela, c'était plutôt en France ou … ?

J'ai réalisé récemment que cela fait plus de temps que je suis à Berlin que j'en ai passé à Paris ! J'ai fais mon hypokhâgne et ma khâgne à Orléans où j'avais aussi fait mon lycée, ensuite je suis rentrée à l'ENS rue d'Ulm. Au début je ne savais pas trop dans quelle discipline je voulais orienter, car j'avais commencé en lettres classiques, mais j'avais aussi très envie de faire de la philosophie. Finalement j'ai fait de l'allemand, au départ parce que j'avais des facilités, puis ensuite parce que je me suis aperçue qu'en travaillant sur des auteurs allemands philosophes et hellénistes, ça me permettait de combiner tout ce qui m'intéressait. J'ai fait mes quatre années d'Ecole, mes trois années de monitorat, j'ai soutenu ma thèse qui a porté sur ce monsieur-là [montre un buste derrière nous], Solger, qui n'a pas vécu très longtemps, c'est en partie pour cela qu'il a été oublié. Il a fait partie des premiers professeurs de l'Université ici, un des premiers philosophes. Il était assez important parce que c'était une période où Humboldt avait jeté les bases mais tout restait à faire : il n'y avait pas de règlement, il n'y avait pas de statuts. Donc il fait partie de la génération qui a construit l'université. Et c'est aussi comme ça que j'en suis venue à m'intéresser à tous ces gens qui étaient avec lui, à tous ces autres professeurs de cette époque. En plus ce qui est assez remarquable, c'est que quand ils ont créé l'université, ils ont fait venir des gens très jeunes. Il faut s'imaginer une équipe de professeurs de trente, trente-cinq ans ! On les prenait pour des étudiants ! J'ai donc eu envie de venir à Berlin après ma thèse. Au départ pour un an, puis pour deux ans, puis je n'ai pas eu de poste de maître de conférences en France. J'ai candidaté à ce programme qui a l'époque fonctionnait en deux parties : d'abord une partie bourse, puis la partie où on est chef de projet. J'ai obtenu la bourse en 2005, pour deux ans. Mais nous sommes en Allemagne et j'ai eu des enfants, donc j'ai eu des temps partiels, des congés, et cela m'a pris quatre ans et demi. Et depuis juin 2010, je suis dans ce qu'on appelle la phase 2, où je suis chef de projet, et ce pour cinq ans, jusqu'en juin 2015. Et après, mystère...

D'accord. Ma question suivante, tu l'as déjà un peu évoquée en expliquant qu'il y aura des éditions papier et des éditions en ligne. Est-ce que tu peux en dire un peu plus ? Quelles seront les différentes productions de ce projet ?

C'est plus facile de commencer par les éditions papier parce que, comme ça m'a coûté très cher de négocier avec la maison d'édition, je sais exactement ce que ça va être ! Il y a une première édition qui est un tout, c'est l'édition de toutes les lettres de la Freitagsgesellschaft. C'était une société dont faisait partie Solger, donc logiquement c'est pour recycler une partie des choses de ma thèse. C'est en gros une dizaine de membres qui ont appartenu à cette société entre 1798 jusqu'au milieu du 19è, qui se rencontraient le vendredi (d'où le nom de la société) et qui discutaient de l'actualité littéraire - de l'actualité politique aussi, mais principalement quand même de l'actualité littéraire : ce qui paraissait, etc. Eux-mêmes publiaient, donc souvent, ils lisaient les manuscrits des autres, pour se soumettre à la critique de leurs amis avant de publier. Au départ, ce sont des amis d'études, donc on a peu de lettres au début, mais après, quand chacun part suivre son chemin professionnel, ils sont assez éparpillés. A un moment ils ne sont même plus que deux, mais ils continuent à se retrouver le vendredi, à deux à Berlin. L'avantage c'est qu'ils échangent régulièrement des lettres avec les amis qui ne sont pas là, donc finalement c'est plutôt une bonne chose pour nous qu'ils ne se soient pas beaucoup vus ! C'est toujours un problème de reconstituer les salons et les sociétés : on manque de documents écrits. Là en l'occurrence, il y a plusieurs personnes qui écrivent, et le gros intérêt de la chose, c'est qu'à cette époque, souvent les gens prenaient un jour de temps en temps où ils écrivaient leurs lettres, donc on a, d'une même personne, des lettres écrites à différentes personnes le même jour, et relatant éventuellement la même chose de manière différente selon l'interlocuteur, donc on peut analyser de manière assez subtile la façon dont il s'adresse à un destinataire particulier.

Ma post-doctorante « papier » édite également la correspondance de Hitzig, un éditeur berlinois très bon ami de Chamisso et E.T.A. Hoffmann, et elle a donc publié sa correspondance de sa période littéraire, de l'époque où il avait sa maison d'édition, jusqu'à 1816. La question a été de délimiter le corpus, car elle a de quoi travailler pendant 10 ans. Donc on a dit qu'on limitait à sa correspondance littéraire jusqu'en 1816.

Et ça va se présenter comment ? Chronologique, par auteur, avec des index ?

Chronologique, justement pour qu'on puisse voir que le même jour untel a écrit ça et ça et ça.

Et ça va exister en même temps en numérique ?

Ce n'est pas prévu pour l'instant.

Et donc côté numérique ?

Dans l'édition numérique, il y a deux choses qui sont assez avancées pour le moment. D'une part la correspondance entre Ludwig Tieck et Friedrich von Raumer, qui en fait complète assez bien l'édition de la Freitaggesellschaft puisque Raumer faisait partie de la Freitaggesellschaft. C'est un peu une chance parce que Tieck est assez connu et il a laissé beaucoup de choses, mais très en bazar, donc on ne sait pas très bien ce qui reste. J'ai découvert cette correspondance, qui n'avait jamais été éditée jusqu'ici, qui est conservée à la Staatsbibliothek zu Berlin-PK. C'est une chose assez avancée car j'ai deux étudiantes qui ont transcrit. Non seulement ce sont deux personnages qui m'intéressent, mais en plus ça complète bien l'autre édition [papier]. Elles ont transcrit au kilomètre, pour avoir un peu de matériau, pour démarrer, puisque ma plate-forme est encore virtuelle actuellement. Et d'autre part, une autre correspondance pour laquelle j'ai du kilomètre, c'est celle de Louis de Beausobre. C'est une autre partie de mon projet, de montrer que dans les réseaux intellectuels à Berlin à cette époque-là, l'influence de la France est considérable. A l'Académie, le français est la langue officielle jusqu'en 1810. On est encore un petit peu en plein dans le 18è siècle francophone. Il se trouve que c'est comme ça : à Berlin, il y a un nombre considérable de sources françaises inédites portant sur cette période-là, car  il manque toujours des gens qui auraient les compétences nécessaires en francais pour les éditer. Dans le cas de Beausobre, c'est quelqu'un qui était à l'académie des sciences, qui était aussi dans l'environnement de Frédéric II, donc c'est un peu antérieur. Et là c'est pareil, j'ai une vacataire, de l'ENS Lyon d'ailleurs, qui a transcrit au kilomètre.

Et cela va prendre quelle forme numériquement ?

Eh bien on est en pleine réflexion justement. Au départ, d'une part j'étais très fixée sur les correspondances, d'autre part j'étais complètement terrorisée par l'aspect technique. Il y avait un petit éditeur développé ici par la Staatsbibliothek zu Berlin, Refine!Editor, qui a l'avantage de se présenter de manière  intuitive pour qui n'a pas l'habitude de travailler avec la TEI ou ce genre de chose - tu as une fenêtre de texte, les principales commandes sont codées et tu cliques dans un masque prédéfini. En fait, c'est la même chose que quand tu veux insérer une balise XML, sauf que tu as l'impression que tu as juste à cliquer - donc c'est ce que j'avais décidé d'utiliser au départ, et je me suis aperçue que ce n'est pas parce que ça a l'air simple que ça l'est, que quand j'avais un problème, j'étais complètement coincée et que je ne savais pas du tout comment le résoudre. En plus, de plus en plus de projets annexes sont venus se greffer, avec des textes qui n'étaient pas des lettres. J'ai eu l'impression que ce que je pensais pouvoir m'éviter des efforts techniques allait en fait me compliquer beaucoup la vie. Au départ, Laurent [Romary] m'avait dit que c'était une bonne idée d'utiliser Refine!, puis je suis allée le voir avec une série de questions et il m'a dit qu'il allait peut-être falloir songer à changer, et il m'a proposé de passer à TextGrid. C'est a priori l'option que je pense prendre finalement, même si je n'ai eu qu'une petite démonstration. C'était la première fois que je voyais un XML de ma vie. Ca ne m'a pas particulièrement terrorisée, c'est l'aspect positif. Entre temps, j'ai formé deux personnes de mon équipe à la TEI mais c'est assez difficile car il y a vraiment des résistances. Je le remarque chez mes étudiantes, elles sont terrorisées comme je l'étais au départ : tant qu'on n'a pas vu à quoi ça ressemble, on a l'impression qu'on va devoir apprendre des pages et des pages de code alors qu'en fait ce n'est pas le cas

Oui, l'important c'est plutôt ce qu'on veut dire du texte...

Voilà, il faut d'abord définir ses besoins, et ensuite ça limite quand même assez considérablement la quantité de commandes qu'on utilise.

D'accord. On a finalement déjà un peu abordé la question suivante qui était : qu'est-ce que le fait d'envisager des éditions numériques a changé dans ton métier, dans l'exercice de ton métier ? Avec qui tu travailles, avec qui tu es en contact pour cela, quels sont les rôles, les métiers auxquels tu te frottes dans ce cadre ?

Mon métier est en train de changer, et je m'en rends compte, car l'idée de choisir ce premier éditeur, Refine!, c'était justement pour éviter au maximum d'avoir à changer la façon dont je fais mon métier. Mais je me rends compte que ça va changer, qu'il va falloir que je comprenne comment ça marche, que ça ne suffira pas que je dise à mes étudiantes d'aller se former, il va falloir que je me forme moi-même un minimum...

A la TEI tu veux dire ?

A la TEI mais plus largement. Hier par exemple, j'ai eu une réunion de groupe, j'ai essayé de leur expliquer juste ça : ce qu'était notre problème et ce qu'est la TEI et TextGrid. J'en ai eu pour une demie-heure, parce qu'il fallait moi-même que je clarifie, que je comprenne. J'ai ressorti le petit schéma que m'avait fait Laurent [Romary] et j'ai essayer de me réorienter. Pour moi, c'est difficile aussi parce que le gros avantage d'avoir Laurent, c'est qu'il décode très bien mes besoins et il se les recode dans sa tête, mais moi je ne sais toujours pas expliquer ça en allemand. C'est un énorme avantage pour moi d'avoir un interlocuteur francophone – outre le fait que c'est Laurent – mais du coup, il va falloir vraiment que je développe une compétence linguistique spécifique sur ça, ce à quoi je ne m'attendais pas du tout au départ. Je me rends compte aussi que les relations avec les bibliothécaires et les archivistes changent quand on arrive avec ce genre de projet. Les bibliothécaires et les archivistes, même les plus ouverts, même les gens qui ont très bien compris qu'on arrive dans l'âge numérique,  sont des gens qui restent quand même accrochés à leurs réflexes archivistiques et bibliothécaires et qui souffrent de voir un truc se développer sur lequel ils n'ont pas prise. Et donc, à la fois ils sont très enthousiastes – ils me disent que je peux utiliser leurs numérisation de manière publique, ce qui parfois m'étonne...

Ah oui, ça a été facile ?

Ca, ça a été facile. Mais maintenant, sur l'implémentation de l'outillage c'est « Bon, comment vous voulez faire ? Et l'indexation ? ». Et je me rends compte que la question de l'indexation est quelque chose d'essentiel, c'est un point sur lequel il faut que je réfléchisse et que je sois extrêmement solide parce que finalement, les bibliothécaires et les archivistes, c'est sur cela qu'ils sondent, c'est cela qui leur importe.

Ah oui ?
Oui, parce que ce sont des gens qui développent des bases de données depuis des années et des années, sur les noms (cf. la PND :  http://www.d-nb.de/standardisierung/normdateien/pnd.htm) etc., et qui veulent que ce travail là soit reconnu.

Ah oui, et donc là, une des questions c'est comment ce travail qui existe, ces bases de données qui existent, peuvent être utilisées pour indexer vos corpus ?

Voilà, et je crois que c'est vraiment quelque chose d'extrêmement important pour faire que les deux communautés se parlent. Parce que du coup, je me retrouve à l'interface moi. Et je me retrouve dans une position que je ne pensais pas être aussi complexe (sur ce sujet, voir http://digitalintellectuals.blogspot.com/2011/11/good-news-everyone.html).

Parce qu'a priori il y aurait des difficultés à pouvoir faire cela, à utiliser leur travail dans votre projet, techniquement ?

Eh bien je n'en sais rien, je découvre le problème en ce moment, donc je n'ai pas encore de solution ! C'est quelque chose qui prend beaucoup de temps aussi parce qu'il ne faut froisser personne, il faut amener les discussions tout doucement. Ce qu'il y a en fait, c'est que les standards des éditions historico-critiques papier sont fixées, ce sont des espèces de règles immuables auxquelles tout le monde se conforme. Alors que là, pour réussir à faire marcher tout le monde à la même vitesse, ce n'est pas facile.

Oui parce que les standards n'existent pas encore, on est en train de les créer en fait...

D'accord. Et est-ce que tu as en tête un de ces problèmes concrets, à tout hasard, là comme ça ? Le dernier problème que vous ayez discuté par exemple ?

Eh bien par exemple on a un problème bête, mais je ne sais pas comment le résoudre, c'est : quelle base de données prendre pour gérer les bibliographies ? Parce qu'ici à la Humboldt, on nous propose d'utiliser Citavi, il y a des formations à Citavi, mais dans la communauté TEI, dès que je parle bibliographie, je n'entends parler que de Zotero ! Alors qu'est-ce que je fais, moi ? Voilà, j'en suis à la définition de ce genre de choses, et la difficulté, c'est que ce sont des décisions que je dois prendre maintenant, mais je saurai dans deux ans si c'était la bonne ou la mauvaise !

D'accord. Et sur le plan de la TEI, pour la structuration des lettres - parce que pour encoder votre corpus vous devez définir un modèle TEI – comment ça se passe, tu as de l'aide pour ça ?

Eh bien je fais un cours avec Laurent ce semestre d'introduction aux Digital Humanities et on prend mon corpus comme modèle. C'est un cours qu'on propose dans le master Europäische Literaturen. C'est un peu un problème parce que les Digital Humanities ne sont pas encore parvenues jusqu'à notre institut, c'est encore un peu un ovni. Le but, c'est donc de les faire entrer dans le paysage. On a dans les cursus traditionnels de bachelor (équivalent licence) des choses qui s'appellent des Praxislehrveranstaltungen, donc des cours pratiques où on apprend par exemple à écrire un article de presse, à observer un bâtiment, c'est aussi un cours où on peut proposer ce genre de choses. Donc maintenant mon idée, après ce cours-ci, c'est de le proposer régulièrement aux élèves de master, chaque fois sur un corpus différent. L'avantage est que d'une part les élèves apprennent sur un cas concret, moi ça me fait un peu avancer mes transcriptions, et d'autre part ça crée aussi un vivier de gens qui s'intéressent à ça. Ca fait trois ans maintenant que je suis à la Humboldt et que j'essaie désespérément de motiver des étudiants ne serait-ce qu'à apprendre à lire le gothique manuscrit (sur ce sujet, voir http://digitalintellectuals.blogspot.com/2011/09/latin-salsa.html et http://digitalintellectuals.blogspot.com/2011/09/paso-doble.html), ce qui est quand même la condition première. J'ai fait plein de cours, mais des cours avec deux personnes ! Très passionnées, mais deux personnes ! Et donc je me dis qu'en ajoutant cette composante numérique, ça peut attirer beaucoup plus de gens, logiquement. Parce que je comprends bien que l'intérêt soit limité pour un étudiant d'aller apprendre le gothique manuscrit s'il n'est pas fan de la chose à la base, alors que là c'est vraiment une ouverture.

Et vous les faites travailler comment ? Avec TextGrid ? Oxygen ?

Laurent a des licences Oxygen donc on va commencer avec Oxygen.

Ah d'accord, c'est un cours qui démarre en fait. D'accord. Alors ensuite, on se posait la question : tu as parlé de ton métier qui évolue, et d'après toi, comment les institutions académiques - les universités, les bibliothèques, les départements... - changent ou comment elles devraient changer pour vous accompagner, vous chercheurs, dans ces changements-là ?

Alors dans notre cas, j'ai l'impression que ça va être à nous de botter l'arrière-train de nos institutions ! D'abord, ce monde des DH me convient bien parce que c'est un monde très communiquant, qui correspond tout à fait à ma façon de travailler, ce qui n'est pas forcément le cas de tous mes collègues, notamment plus âgés, donc il y a je crois déjà une question de génération. C'est-à-dire que les gens qui aujourd'hui décident des cursus ont un peu du mal a cerner comment ça fonctionne, quelle est la plus-value, etc. Ils voient bien que c'est important, mais ça reste assez flou, et je pense sincèrement que le côté technique fait reculer beaucoup de gens. Je pense aussi que la nécessité de se frotter à d'autres communautés de chercheurs, de ne plus ête qu'entre littéraires mais de devoir aller vers des gens qui modélisent, etc. est difficile. Alors je sais que de plus en plus d'étudiants ici choisissent Littérature et Informatique (parce que les étudiants ici ont deux matières jusqu'à la fin du bachelor)

D'accord, on peut observer cette hybridation ?

Oui, il y a même des thèses soutenues avec ce double aspect. Ce sont surtout les médiévistes qui font ça. Ca reste quand même relativement marginal. La question sera aussi de voir comment les gens vont réagir aux cours qu'on propose.

Et quand tu dis se frotter à d'autres disciplines tu penses à quoi ?

Eh bien déjà travailler avec des gens comme Laurent. En avril, on va avoir la journée de formation avec les gens de TextGrid. Je pense qu'au départ, au niveau du contenu, on n'a pas grand chose en commun. Quand mes étudiantes sont allées à la formation TEI à Cologne, elles se sont trouvées dans une salle pleine de médiévistes

D'accord, donc ce n'est pas seulement que ça vous conduit à travailler avec des informaticiens, mais aussi que vous croisez des gens d'autres disciplines littéraires ?
Voilà, parce que c'est transversal en fait.

D'accord. Et elles l'ont plutôt bien vécu ou … ?
Elles ont surtout souffert du fait que c'était présenté comme un atelier d'introduction à la TEI et que les autres savaient déjà de quoi il s'agissait alors qu'elles, pas du tout. Elles m'ont dit que la discussion a tout de suite commencé sur des problèmes "philosphiques" dont elles n'avaient aucune idée. Donc elles ont été assez déçues, même si les notes prises à ce moment-là se sont avérées un point de repère utile après coup.

Alors est-ce que ça veut dire qu'il manque...

Je pense qu'il faudrait vraiment développer massivement un cours totalement de base sur comment utiliser Oxygen et c'est tout, partir de ça, et pas tout de suite partir sur « Comment utiliser une plate-forme web » et tout. Parce que ce que j'ai du mal à faire comprendre à mon équipe, c'est qu'entre le moment où tu tapes ton texte en Word et le moment où il apparaît sur une plate-forme web, il n'y a pas une étape, il y a  au moins trois étapes !

Ah oui, c'est compliqué à faire comprendre ? Et d'où vient cette difficulté tu penses ?

Eh bien, quand on on a l'habitude du traitement de texte, on tape sa lettre, on voit sa lettre, quel est le problème ? L'idée que ce n'est pas magique, que quand j'appuie sur E, c'est E qui apparaît mais qu'en fait Word compile tout un tas de choses, c'est compliqué.

Donc à la limite il faudrait qu'il y ait cela dans les cursus ? D'accord. Et la toute dernière question était : que signifient les « digital humanities » en Allemagne ? Est-ce que ça fait un peu l'objet de débats, est-ce que c'est un peu discuté ? Et déjà, est-ce qu'il y a une expression allemande pour « digital humanities » ?

Je ne sais pas ce que les collègues allemands répondent à cette question. Comme je le disais, j'ai vraiment un problème linguistique dans ce domaine. Les seules discussions que j'ai, c'est avec Laurent et c'est en français, éventuellement un peu en anglais mais c'est tout, et je ne suis pas trop au courant de la situation allemande. C'est un problème d'ailleurs, il va falloir que je me forme à tout cela. Ce que je sais, c'est que les collègues ici sont en extase devant ce qui se fait dans le monde anglo-saxon, comme par exemple le cursus Digital Humanities du King's College à Londres. Voilà le genre de choses qui les fascine. Alors que justement nous avons un collègue du King's College qui va intervenir avec nous dans le cours, qui nous dit que ça n'est pas aussi simple dans la réalité que ça le semble sur le papier. Mais enfin, c'est bien de l'avoir dans notre cours parce que ce qui se fait là-bas a quand même une certaine ampleur [complément : Il y a un cursus de licence DH à Würzburg qui commence à acquérir une certaine réputation: http://www.uni-wuerzburg.de/fuer/studierende/angebot/faecher/digihum/  ]
Un grand merci pour cette interview !
Propos recueillis par Maud Ingarao.