Un petit tour d'Allemagne des Digital Humanities - 1

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Interview de Christof Schöch, Institut de Romanistique, Université de Kassel

A l'Université de Kassel, le 28 février 2011.

Christof Schöch

Bonjour Christof et merci beaucoup d'avoir accepté cet entretien. Peut-être pourrais-tu pour commencer te présenter et présenter ton activité professionnelle pour nos collègues français ?

Bien sûr. Je suis assistant à l'Institut de Romanistique, ici à l'Université de Kassel. Ma spécialité est la littérature française, en particulier le roman du 18è. J'ai fait mon doctorat dans ce domaine et depuis un ou deux ans j'essaie pour ainsi dire d'être un peu un digital humanist, notamment par la réalisation d’une édition numérique de l’Essai sur le récit de Bérardier de Bataut (http://berardier.org/). Et à l'avenir je vais m'engager encore plus nettement dans cette voie.

Comment et avec qui travailles-tu à cette édition numérique ? Quels rôles, quels métiers sont nécessaires ? As-tu été amené à acquérir des compétences particulières ? De qui reçois-tu de l'aide (ou pas...) ?

A ce projet travaillent des chercheurs en littérature et des informaticiens. Plus exactement, je suis le seul chercheur en littérature et dirige le projet. Et il y a ici un département d'informatique pratique, dont le responsable, le Professeur Lutz Wegner, était prêt à travailler avec moi. Il a un collaborateur, Sebastian Pape, qui participe également. Et surtout, leurs étudiants ont un projet à réaliser pour leur examen final. Trois de ces étudiants ont pris en charge la partie programmation de ce projet. Personnellement je n'ai jamais appris à programmer, je n'ai jamais étudié l'informatique. Je me débrouille avec Drupal, je peux faire un peu de HTML et de CSS, mais je ne sais pas programmer. Ce que je devais apprendre en revanche et que j'ai appris, c'est naturellement la TEI. Pour cela j'ai suivi deux workshops, l'un à Dublin en 2009 et l'autre à Jérusalem en 2010. Cela m'a beaucoup aidé ne serait-ce que pour comprendre en gros comment ça fonctionne. Et ensuite, il faut s'y mettre tout seul, tout simplement, avec les guidelines. La liste de discussion TEI-L est aussi d'une grande aide pour les questions d'encodage. En Allemagne les workshops TEI sont très très rares. Bien trop rares ! Donc il faut beaucoup apprendre tout seul. De plus, ici à Kassel et dans ma discipline, quasiment personne ne travaille avec la TEI, bien qu’en médiévistique, par exemple, il y a tout de même eu un petit projet d’édition numérique (appelé TramiTe) qui a bien fonctionné, mais qui est basé sur une transcription en HTML (http://www.uni-kassel.de/hrz/db4/tramite/).

Est-ce que ton métier se transforme avec les éditions numériques - et si oui, comment - pour les produire, pour les utiliser, pour les diffuser, pour les évaluer, ou pour être évalué toi-même en tant que producteur d'édition numérique ?

Toute la recherche en littérature et toutes les sciences humaines se transforment bien sûr complètement avec les technologies numériques. Mon domaine, la romanistique allemande, est assez conservateur vis-à-vis de cela. Mais bien sûr le quotidien se transforme en permanence. Déjà mon travail de doctorat était marqué par cela, puisque j'ai travaillé avec une base de données contenant tous mes exemples, accessibles à travers de nombreux mots-clés analytiques. Ce travail aurait été impossible sans base de données, et le fonctionnement et les résultats de la recherche s’en voient transformés. Mon quotidien a changé aussi en ceci que je travaille et communique beaucoup avec des informaticiens, et aussi parce qu'on est d'emblée dans un champ beaucoup plus international : on ne s'adresse plus en premier lieu aux collègues allemands mais à un public international. On publie beaucoup plus en anglais, on communique beaucoup plus en anglais. Cela change naturellement beaucoup de choses. Et mon travail quotidien a lui aussi beaucoup changé puisque je passe beaucoup de temps à encoder des documents, à coder, à tester Drupal, à jouer avec et à le modifier selon mes besoins, etc. En fait on fait des choses beaucoup plus variées. On ne lit plus seulement minutieusement des romans, mais on s'occupe aussi des choses techniques. Je trouve ça passionnant, je fais ça très volontiers, depuis longtemps. J'aborde cela aussi dans mon enseignement, par l'utilisation de quelques outils très simples d'analyse textuelle, ou dans des séminaires portant sur Wikipedia. Donc oui, je pense que le travail dans son ensemble est transformé par les éditions numériques.

Donc ici les étudiants en littérature abordent aussi le numérique ?

Oui, mais des choses très très simples. Par exemple, j'ai fait un cours sur les Liaisons dangereuses, et bien sûr, le texte complet est disponible sur Internet. Donc je leur ai fait utiliser TextStat (http://neon.niederlandistik.fu-berlin.de/textstat/), un petit programme très simple d'analyse textuelle, etc. Et on a fait une très belle étude des champs sémantiques de la séduction et de la guerre dans les Liaisons dangereuses avec cet outil. On a ainsi un moyen vraiment génial de découvrir où apparait le mot "attaque", ou le mot "défense"...

… les cooccurrences avec tel ou tel autre terme...

Exactement, et continuer à creuser, voir quels sont les champs métaphoriques et dans quels contextes ils apparaissent. Bien sûr, technologiquement parlant, c'est très très simple. Néanmoins c'est un autre regard sur les textes, aussi pour les étudiants. Pour ce qui est de la reconnaissance, c'est toujours mieux vu, aujourd'hui encore, de faire une édition papier qu'une édition en ligne, mais pour moi il n'en était pas question quand j'ai commencé mon édition. D'une part, parce qu'il n'y avait que deux maisons d'éditions qui auraient pu publier mon texte. Pour la première il était clairement impossible financièrement de se lancer dans une telle édition pour un public si réduit. Chez la seconde ça aurait été possible avec quelques financements de soutien. Mais pour moi, ça aurait été une pierre tombale pour ce livre. Cela aurait été un livre très très cher, qui gît dans quelques bibliothèques et que personne ne voit. Et je voulais que mon texte soit lu et soit disponible librement. Donc c'était très clair pour moi : ça devait être une édition en ligne. Et puis également parce que c'est un texte qui est tombé dans l'oubli, c'est un auteur très conservateur, c'est un écrivain de second rang, pas un second Diderot, c'est plutôt un anti-philosophe, très traditionnel à bien des égards, et cela faisait vraiment sens d'utiliser des techniques modernes d'édition. Et puis j'avais tout simplement très envie d'essayer !

Quand as-tu commencé ? Parce que là l'édition est terminée...

J'ai commencé en 2009. Là le texte est complet, les annotations pas tout à fait, et l'infrastructure technique n'est pas tout à fait terminée.

Donc c'est allé relativement vite...

Oui mais ce n'est pas encore tout à fait terminé. Nous appelons la version actuelle la version 0.6 ! Il manque encore quelques features !

Oui j'ai lu que tu voulais par exemple ajouter un index.

Voilà exactement, par exemple.

Ma question suivante était : d'après toi, comment se transforment ou, comment devraient se transformer les institutions académiques (les universités, les bibliothèques, les formations...) pour accompagner et pour soutenir les changements que tu as décrits ?

Ce qui serait vraiment génial, ce serait que les bibliothèques s'impliquent encore plus dans les éditions numériques. Mais je devrais commencer par dire que je trouve que les bibliothèques font actuellement beaucoup dans ce domaine. Elles sont très actives, sans crainte de l'innovation et sans technophobie. Depuis toujours, elles ont dû produire et gérer des métadonnées, par exemple, et le font de manière très professionnelle. Mais ce qu'elles pourraient faire en plus, ce serait par exemple très concrètement de mettre à disposition des infrastructures de publication, des repositories. Par exemple ma bibliothèque est très active dans le domaine, mais elle propose un repository de textes en pdf ou en Word. Et bien sûr pour une édition critique, c'est beaucoup trop pauvre, trop simple et trop statique. Et si par exemple une bibliothèque, en partenariat avec un centre informatique et avec des chercheurs des domaines cibles, développait une plate-forme de publication dédiée aux données encodées en TEI, une infrastructure développée sur le long terme, de manière professionnelle, et avec des moyens financiers continus, qui serait ensuite à disposition des chercheurs, ce serait naturellement vraiment bien. Ainsi quelqu'un comme moi n'aurait plus à développer ses propres petits outils dans son coin, mais travaillerait en lien avec la bibliothèque. C'est un souhait que j'aurais... et pour moi au fond ça fait partie des tâches d'une bibliothèque. La tâche d'une bibliothèque est de mettre des textes à disposition du public, et si les choses se passent maintenant en ligne, alors elles doivent suivre et construire des infrastructures en ligne. Mais je ne critique pas du tout car je trouve que les bibliothèques font déjà beaucoup et le font très bien. L'autre domaine serait peut-être les centres d'informatique, qui à Kassel sont par exemple très actifs dans le domaine de l'e-learning ou d'applications génériques pour l'université dont le centre d'informatique a la responsabilité, comme la gestion des étudiants, la gestion des cours, les bases de données personnelles, etc. Eux aussi pourraient être des interlocuteurs pour bâtir de telles infrastructures, qui seraient de véritables infrastructures de recherche. Bibliothèques et départements d'informatique devraient vraisemblablement travailler ensemble à ce genre de choses.

On ne voit pas encore ce genre de coopération ici ?

Non, pas encore. Ce qu'on voit, ce sont des coopérations ponctuelles sur des petits projets d'édition en médiévistique, qui ont travaillé avec le soutien du centre informatique de l’université. Mais concrètement, ça se passe toujours ainsi : on va voir quelqu'un et on lui demande s'il n'a pas un peu de temps pour aider, et ça se fait comme ça. Mais il n'y a pas personne qui soit clairement employé pour cela.

D'accord. J'en arrive à ma toute dernière question : est-ce qu'actuellement en Allemagne, les digital humanities sont un sujet de débat et un champ d'expérience actifs ? Est-ce qu'il existe un terme allemand pour « digital humanities » et si oui, a-t-il le même sens qu'en anglais ?

Alors je commence peut-être par la dernière question. Pour autant que je sache, il n'y a pas de traduction allemande de « digital humanities ». Personne ne dit « elektronische Geisteswissenschaften » ou ce genre de chose. Ce qui existe en revanche, et qui est en réalité un concept plus ancien, c'est « Computerphilologie ». Et un domaine fort à l’intérieur des digital humanities, aujourd’hui, est bien sûr la « linguistique de corpus », ce genre de choses. Cela tient au fait que la linguistique de corpus est depuis longtemps l'un des domaines les plus fortement liés aux méthodes informatiques et numériques. Par ailleurs, il existe une revue annuelle de Computerphilologie (http://www.computerphilologie.de/), c’est une revue qui couvre en partie la notion de « science des textes » mais est plus restreint que « digital humanities ». Pour moi, cependant, le terme « Computerphilologie » a un côté un peu vieilli tandis que « digital humanities » apparaît un peu plus innovant ; on n’y échappe pas. En termes de débats, il existe actuellement un gros débat sur ces questions, et en particulier sur l'open access, de même que sur les lecteurs d'ebooks, sur la vente d'ebooks, ainsi que sur les nouvelles formes de publication et de communication scientifique. Tout cela est beaucoup discuté actuellement. Ce qui n'est pas tellement discuté, du moins d'après mon expérience, c'est vraiment l'édition numérique de textes (l'édition critique). C'est discuté en germanistique, mais pas dans le champ plus large de la philologie et encore moins comme question de société, dans les pages culture/littérature de la presse quotidienne, alors qu'on discute naturellement de Google, des bibliothèques etc.

D'accord. Pourrais-tu pour terminer nous dire quelques mots de DARIAH, car je crois que tu rejoins bientôt DARIAH ?

Oui, bien sûr. DARIAH (www.dariah.eu) est un projet européen et a pour but de développer et d'offrir une infrastructure technique et une structure de soutien aux chercheurs qui veulent travailler avec les méthodes numériques mais ne le font pas encore, ou pas forcément. DARIAH veut être une sorte d'interlocuteur qui interviendrait à différents niveaux : au niveau des méthodes, au niveau des outils de toute sorte, des infrastructures techniques, de la formation et des moyens de financement disponibles. Donc vraiment être un interlocuteur à différents niveaux et en quelque sorte, collecter les différents inputs au sein de la communauté et les rediffuser auprès des gens qui développent des outils, qui offrent des formations, les gens qui réfléchissent aux méthodes, et organiser tout cela au sein d'un réseau commun. C’est quelque chose qui pourra réaliser partiellement et en tout cas encadrer ce que j’avais décrit plus haut, au sujet des infrastructures numériques. Mais cela est toujours en train de se concrétiser, car DARIAH a été jusque-là dans une phase préparatoire et ce n’est qu’à présent que débute une phase de deux ans de construction concrète de l'infrastructure, puis débutera la phase de fonctionnement. Donc on voit qu'il s'agit vraiment d'un gros projet de long terme, avec de nombreux partenaires européens...

… dont la France…

… exactement, et cela signifie aussi que cela avance doucement mais sûrement, lorsqu'on s'occupe de tant de niveaux à la fois avec autant de partenaires.

Et ton rôle est-il déjà défini ?

Oui, mon rôle est en partie défini. Je vais travailler à l’université de Würzburg, dans un groupe appelé « Research and Education Liaison », un groupe qui a trait aux outils et méthodes numériques. Fondamentalement, ma tâche sera tout d'abord de dresser un panorama des problématiques posées et des méthodes pratiquées actuellement en sciences humaines, puis de réfléchir aux outils numériques que l'on peut offrir pour mettre en œuvre ces méthodes ou travailler sur ces problématiques. Ensuite nous allons également nous occuper du volet formation qui y correspond, comprendre quelles formations existent déjà, également mettre en place des formations, des workshops, pour réaliser ces outillages. Donc il s'agit moins de programmation ou de développement concret d'outils...

Que d'une activité de design, de conception...

Exactement, plutôt de design, de réflexion sur les méthodes, sur les besoins des chercheurs, tout ce qui pourra constituer un input que recevront les groupes au sein de DARIAH qui développent des composantes pour des infrastructures de recherche et des outils de manipulation de données.

Très bien. Un grand merci de m'avoir accordé cette interview !

Très volontiers !

Propos recueillis et traduits de l'allemand par Maud Ingarao.